Analyse : peut-on monétiser sans inflation ?
par Scott Fullwiler
La dette est-elle insoutenable ? Risquons-nous d’assister à une faillite des Etats ? Pour un Etat souverain, non endetté en devises étrangères, et émetteur de sa monnaie (ce qui n’est plus le cas dans la zone euro, notons-le), rien de tel ne peut advenir. Il est toujours possible de monétiser la dette ou de régler les dépenses par émission monétaire. Reste la menace inflationniste. L’émission monétaire se traduirait à coup sûr par une réédition de la république de Weimar, avertissent les orthodoxes. Est-ce bien certain ? Le courant post keynésien, qui travaille depuis de nombreuses années sur le système monétaire contemporain, conteste à juste titre la conception sous-jacente à ces appels à la rigueur budgétaire. La monnaie est endogène, affirment les post keynésiens, ce qui signifie que, loin d’avoir à faire à un stock donné et limité, dont la croissance serait contrôlée par les banques centrales, ce sont les agents privés qui en déterminent le volume, d’une part par leur volonté d’endettement, et d’autre part, comme on l’a constaté dans la période récente, par l’effet de levier que procure l’inflation de la valeur des actifs utilisés en collatéraux pour emprunter à nouveau. Quel est l’impact de la dette d’Etat, dans ce nouveau paradigme ? C’est la question qu’étudie ici l’économiste Scott Fullwiler, en analysant les effets du déficit public sur le patrimoine privé, selon que ce déficit soit ou non accompagné d’une émission de bons du Trésor. Dans tous les cas, rappelle-t-il, le déficit de l’Etat produit un accroissement du patrimoine net du secteur privé (puisque la dette de l’un se traduit pour l’autre par une créance et/ou un revenu). L’émission d’obligations, si elle peut retirer du circuit la monnaie injectée par le déficit, n’interdit pas pour autant la dépense du secteur privé, qui pourra emprunter en utilisant ces actifs comme collatéraux. A l’inverse, estime-t-il, l’absence de drainage n’implique pas nécessairement une hausse de la dépense privée potentiellement inflationniste, dans la mesure où, en dernier ressort, interviendra un arbitrage entre dépense et épargne. Bien sûr, il s’agit là de questions ouvertes. Mais posées ainsi, factuellement et sans à priori idéologique, les interrogations soulevées par les post keynésiens, reprenant le fil trop tôt interrompu de la finance fonctionnelle de Lerner, ont l’immense mérite de s’attaquer résolument à un consensus qui, tout en ayant excommunié l’intervention publique et un usage raisonné de l’outil monétaire, était resté aveugle à la gigantesque bulle de dette et de monnaie de crédit privée qui contamine aujourd’hui la monnaie publique. Un dernier point, à titre de rappel, mérite d’être souligné, qui montre à quel point les débats actuels peuvent être biaisés. Lorsqu’une banque acquiert un bon du Trésor dans le secteur privé non bancaire, elle crée de la monnaie pour ce faire. Ce qui équivaut à une monétisation de la dette, mais cette fois au profit du privé. Rigueur à deux vitesses avez-vous dit ?
Par Scott Fullwiler, Economic Perspectives from Kansas City, 22 novembre 2009
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