La vente des îles grecques, une histoire qui fait des vagues
C’était jeudi dernier. Deux députés de la majorité allemande – dans un moment d’égarement ? – suggèrent que la Grèce comble son déficit public en vendant quelques-unes de ses milliers d’îles inhabitées. L’affaire aurait pu, aurait dû s’arrêter là. C’était compter sans l’emballement de la machine médiatique, dans une atmosphère de grande tension entre Berlin et Athènes. Le quotidien « Bild », qui a décidément le sens de la formule, propose : « Vous touchez du fric, on prend Corfou. » Le fleuron du groupe Springer prépare déjà l’opération, recense les îles grecques et déniche même un courtier hambourgeois qui en propose à la vente. L’hebdomadaire « Focus », qui a déjà, il est vrai, affublé à sa une la pauvre Aphrodite d’un doigt d’honneur – à destination des contribuables allemands -, se donne la peine d’estimer la somme que l’Etat grec pourrait tirer de ses archipels. A 1 million d’euros la pièce, en supposant de trouver 1.000 acheteurs, on peut tabler sur 1 milliard d’euros. Conclusion : marginal par rapport à un fardeau de quelque 300 milliards d’euros.
La petite histoire, qui visiblement se vend bien, se répand sur le Net et dans tous les grands médias, sous une forme ou une autre. De quoi provoquer l’ire du président de la communauté grecque de Berlin : « L’Allemagne aussi a des milliards de dettes, qu’elle vende donc la Bavière à la République tchèque pour les résorber ! » Fatalement, le sujet parvient jusqu’à la conférence de presse donnée vendredi soir par Angela Merkel et Georges Papandréou. Grimace crispée de la chancelière, qui disqualifie les propos des députés à l’origine du pataquès. Réponse cinglante et solennelle du Premier ministre grec, qui rappelle la lutte de son peuple pour conserver la souveraineté sur ses îles. Il engage finalement les touristes allemands à venir les admirer et à profiter de l’hospitalité de ses habitants.
Cet épilogue appelle deux remarques. D’abord, on peut s’étonner qu’Angela Merkel n’ait pas, de son côté, invité les Grecs à découvrir les joyaux de la Baltique que sont Hiddensee et Rügen. On peut enfin regretter que les Crétois n’aient pas rappelé une vieille et belle légende : après l’avoir séduite en se métamorphosant en taureau, Zeus s’est uni sur leur île avec une princesse qui avait pour nom…Europe.
KARL DE MEYER (À BERLIN), Les Echos
http://www.lesechos.fr/info/marches/020401499565-la-vente-des-iles-grecques-une-histoire-qui-fait-des-vagues.htm








On sent que ce problème (important !) est traité avec sérieux et responsabilité.
Cette phrase trop facile m’en rappelle une autre :
Nos paysans n’ont plus de pain …
Qu’ils mangent de la brioche ! (1)
Sauf que cette fois, çà a été vraiment dit !
De quoi raviver des souvenirs douloureux entre grecs et allemands.
Il faut éviter d’humilier les autres quand on a des responsabilités politiques.Un jour ou l’autre, çà vous revient dans la figure, démultiplié !
(1) Propos que Rousseau prêta à Marie Antoinette, bien avant 1789
http://www.dialogus2.org/MARI/quilsmangentdelabrioche.html
LA CHRONIQUE DE ROGER-POL DROIT
Le Parthénon aux enchères
[ 10/03/10 ] 5 commentaire(s)
Le pays de Socrate est au bord de la faillite, contraint à une austérité drastique, confronté le 11 mars à la grève générale. Il risque de basculer dans un incontrôlable désordre. La situation préfigure peut-être ce qui attend, à terme, des Etats européens plus vastes. Mais l’Europe botte en touche. L’Allemagne, en première ligne, soutient en paroles mais n’avance pas un centime. Contrastant avec les propos d’Angela Merkel, la virulence « hellénophobe » de la presse d’outre-Rhin, « Bild » en tête, mérite qu’on s’y arrête. Elle rompt en effet avec une tradition germanique séculaire, philosophique et littéraire, de célébration de la Grèce.
Le verdict des journaux populaires est clair et net : pas question de renflouer un pays jugé corrompu, gaspilleur et paresseux. Si les Grecs veulent de l’aide, qu’ils nous vendent donc des îles… Encore un effort, les gars ! Proposez donc de mettre le Parthénon aux enchères. Ou de faire d’Olympie un parc à thème. Ou encore de transformer le théâtre de Delphes en delphinarium. Derrière ces symptômes superficiels, une question s’impose : mais qu’est-il donc arrivé aux relations de l’Allemagne et de la Grèce ? Où est passé ce lien -plus profond qu’aucune entente diplomatique, politique ou économique -qu’entre les deux cultures chantaient continûment les penseurs allemands ?
Tout a vraiment commencé avec la publication, en 1755, des « Réflexions sur l’imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la peinture » de Johann Joachim Winckelmann (1717-1768). Son interprétation de l’idéal esthétique des Grecs – « noble simplicité et calme grandeur » -a durablement marqué l’histoire intellectuelle allemande. Il donnera naissance, chez les philosophes, à la célébration insistante et diverse de la Grèce comme patrie originaire de la raison, dont l’Allemagne moderne était le prolongement, la reprise et l’amélioration. Hegel, en particulier, a largement contribué à la fondation de ce culte hellénophile. « Grèce : à ce nom, le coeur de l’homme cultivé d’Europe, et de nous Allemands en particulier, se sent en terre natale ( »Heimat » : la patrie, le foyer originaire) » -telle est la première phrase, devenue fameuse, de ses « Leçons sur l’histoire de la philosophie », prononcée à Iéna en 1805.
En fait, c’est une bibliothèque immense que remplissent les témoignages de ce lien électif censé unir l’âme hellène et l’esprit germanique, la langue de Goethe et celle de Platon. La revue phare du romantisme allemand, animée par Friedrich Schlegel, s’intitule « Athenaum ». Les Allemands, tout au long du XIX e siècle, sont présentés, même en France, comme les Grecs de l’Europe moderne. Au XX e siècle encore, Heidegger n’a cessé de répéter que la philosophie ne pouvait se développer qu’en grec… ou en allemand. Et les Jeux de Berlin, en 1936, sont conçus par Hitler et les siens comme la reviviscence d’Olympie sur les rives de la Spree.
Durant plus de deux siècles, et de mille façons, l’Allemagne s’est représenté son destin à partir d’éléments et de modèles essentiellement grecs. Une large partie de l’Europe, à sa suite, en fit autant. La crise actuelle laisse penser que ce mythe multiforme est en panne. Les Grecs d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec les exploits de l’Antiquité. Toutefois, jusqu’à présent, le mythe était encore si vivace que personne ne proclamait haut et fort cette évidence. Voilà tout à fait clos, cette fois, le temps où l’on pouvait voir lord Byron mourir pour libérer la Grèce. Contre les Turcs, le poète romantique s’imaginait que la bataille des Thermopyles était toujours d’actualité. On dira que c’était en 1824 -dans un autre monde.
Pourtant, en 2008, le gouvernement grec décréta « journée nationale » le 19 avril, date de la mort de Byron. Le 19 avril prochain, les Grecs célébreront tout autre chose que leur indépendance et la solidarité des Européens. Les répercussions d’une telle rupture seront sans doute profondes et durables. Et ne relèveront pas simplement de l’histoire des idées.
http://www.lesechos.fr/info/analyses/020405036363-le-parthenon-aux-encheres.htm